Accueil du site > PRODUCTIONS > Textes > Un monde en mutation

UN MONDE EN MUTATION

Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication traversent aujourd’hui tous les secteurs sociétaux.

Face à ce déferlement et, parfois, face au nivellement qualitatif de ce que l’on définit comme la ‘Société de l’Information’, il importe aujourd’hui de déterminer des espaces de l’initiative, de l’action et de l’intelligence partagée.

Trois exigences fondatrices et croisées sont à considérer dans cette perspective :

- L’innovation : elle est le véritable ciment d’un rapprochement entre art, science, philosophie, économie et vie réelle et permet la définition d’une philosophie de l’action entre ses secteurs.

- L’intelligibilité : la lisibilité des enjeux de cette philosophie conduit à la mise en œuvre d’actions concrètes et à la mise en perspective de ces actions par la réflexion collective.

- Les modalités de la transmission : ces exigences impliquent la mobilisation de toutes les dynamiques de transmission (diffusion, animation, formation, expérimentation, production).

1 : Le mode de propagation des nouvelles technologies.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication se développent sur le mode épidémique. Pour appuyer cette hypothèse, citons quelques caractéristiques communes à la fois au développement des épidémies et des nouvelles technologies :
- l’extraordinaire rapidité de développement, tellement rapide qu’elle violente les individus, les plaçant dans une situation d’hébétude, les empêchant de penser aux enjeux du phénomène.
(parallèle entre la manière dont s’est développé le SIDA et la manière dont se développent aujourd’hui les nouvelles technologies). _ Dans un premier temps, apparaît un phénomène nouveau et inconnu qui met toutes les institutions dans une situation paradoxale. Pour le SIDA, l’institution médicale a commencé par nier l’ampleur du phénomène pour reconnaître ensuite, dans un deuxième temps, qu’il se passait quelque chose, mais qu’elle en maîtrisait l’évolution. Enfin, dans un troisième temps, l’institution instrumentalise des réponses possibles.
Parallèlement à la réponse des institutions, se mettent en place des stratégies alternatives d’expérimentation qui ont la particularité de s’opérer à la marge et sur d’autres valeurs, qui ne sont pas des valeurs de pouvoir, de puissance et de domination mais des valeurs de coopération, de convivialité, bref, des valeurs communautaires.
Ce phénomène se retrouve dans la réaction face à l’épidémie du SIDA, mais aussi dans la réaction face à la déferlante des nouvelles technologies. C’est à la marge que les gens ont commencé à penser l’ampleur du problème et à proposer des modèles d’organisation de la société fondés sur l’entraide et la solidarité ; ces propositions s’accompagnant d’un lobbying intensif sur le médias et les institutions pour que finalement, l’ensemble du corps social prenne la mesure du phénomène.

Avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, on commence à développer des projets ayant à voir avec un usage social, communautaire et éducatif de ces technologies.

Se sont ainsi rassemblées des communautés de gens qui se sont demandé comment, avec ces technologies, non pas séparer les gens mais au contraire les réunir davantage, les relier entre eux. Ce sont ces gens, artistes, animateurs sociaux dans des zones difficiles..., qui ont été les premiers à proposer des usages réellement innovants de ces nouvelles technologies.

C’est alors que les institutions et les pouvoirs publics, se rendant compte non pas de l’enjeu culturel mais du fantastique enjeu économique qui était en train de se profiler, ont pris conscience de la mesure du problème et ont commencé alors à mettre en œuvre un certain nombre de dispositions.

Nous sommes aujourd’hui dans la période de mise en œuvre et d’instrumentalisation du dispositif. Ce qui devient intéressant aujourd’hui, c’est la multiplication des zones d’expérimentations et la possibilité de procéder à des évaluations.

2 : Les conséquences des modes de propagation sur les conditions de développement de projet.

On peut émettre l’idée que ce mouvement, cette révolution numérique, s’inscrit dans un contexte global, on rejoint d’ailleurs là le débat sur la mondialisation. Mais à la notion de mondialisation, je préfère la notion d’émergence de nouveaux continents.

La mondialisation, c’est la conjonction de deux phénomènes :
- l’intensification des flux d’énergie, de communication, de matières premières, de déplacements de personnes, marchandises et argent,
- l’extension de ces flux à toute la planète.

Mais pour saisir l’enjeu des mutations en cours, il est nécessaire de procéder à un réagencement de nos repères et d’utiliser d’autres notions.

Habituellement, pour analyser un phénomène, nous utilisons des critères géographiques, démographiques, économiques, sociologiques... Ces critères fondent notre culture cartésienne, mais ils ne fonctionnent pas avec la mondialisation, car ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est à l’émergence de nouveaux continents.

Ainsi peut-on parler du continent de l’adolescence. On trouve maintenant des adolescents partout dans le monde. Et tous ces adolescents ont entre eux, malgré l’éloignement géographique, une proximité culturelle plus évidente que la proximité qu’ils ont avec leurs propres parents. Aujourd’hui émerge donc une population avec ses codes linguistiques, alimentaires, culturels etc., qui leur donnent un système de références communes alors qu’ils constatent de la part de leurs parents et plus généralement de leurs aînés une difficulté à leur transmettre des valeurs.

Autre continent en voie d’émergence, le continent des classes moyennes. Il n’y a pas de différences dans le désarroi des classes moyennes, que l’on soit à Shanghai, à Paris, à Montréal ou à Besançon. Quel que soit l’endroit, les interrogations des classes moyennes se formulent dans les mêmes termes.

Autre continent, le continent de l’exclusion. Pas seulement l’exclusion par l’argent et la richesse, mais l’exclusion de la citoyenneté. Citoyenneté qui se fonde sur la maîtrise que l’on a de l’information, c’est-à-dire des messages que l’on émet et que l’on reçoit.

Se définissent et se réorganisent là un certains nombre de notions et de valeurs de notre monde. Si l’on n’en prend pas conscience dans nos écoles, nos centres culturels, nos entreprises, nos familles..., nous serons alors frappés d’impuissance.

Quelles pourraient être dans un tel contexte, les conditions indispensables à réunir dans une stratégie de développement de projet (en entreprise, à l’école, dans la famille...).

Quelles sont les conditions indispensables pour passer à l’acte, pour rentrer dans l’action et ne pas se laisser enfermer dans un constat de désarroi général ?

a : l’innovation

b : l’intelligibilité du discours tenu sur les actions que nous menons

c : une réflexion sur les modes de transmission : que transmettre, à qui et comment ?

a- L’innovation

. C’est un mot pratique et un peu facile, une sorte de slogan. Mais innover est plus facile à dire qu’à faire. Que changer pour innover et par quoi commencer ? Pour penser l’innovation, il faut se mettre dans un état d’esprit qui nous permette de penser autrement, de remettre en cause les fondements qui sont les nôtres. Or on sait bien que quels que soient notre culture et notre métier, il n’y a rien de plus difficile que de se remettre en cause soi-même. Pour moi, les préalables nécessaires à une posture de l’innovation seraient les suivants :

- Une capacité à gérer des situations complexes ;

- Une capacité à gérer des situations éphémères alors que notre culture est fondée sur la durée, la pérennité. Gérer des situations éphémères car nous sommes dans une période de mutations, les repères changent, nous sommes dans une société de transition. Ce qui est vrai aujourd’hui ne sera pas vrai demain ;

- Une capacité à mettre en œuvre des situations expérimentales, c’est-à-dire à mettre en œuvre des protocoles qui remettent en cause nos habitudes de travail et fonctionnent sur de nouvelles hypothèses, en écart avec nos pratiques ;

- Une capacité à gérer des situations contradictoires. Comment faire dans un monde où une chose peut être vraie et fausse en même temps ?

- Une capacité à gérer des situations archaïques. Mon métier, ce sont les nouvelles technologies de l’information et de la communication, pour autant, je me méfie de la communication et lui préfère la conversation. Qu’en est-il de notre capacité, alors même que nous sommes aux avant-postes de l’évolution technologique, à fonder notre pratique sur des valeurs archaïques, anciennes, fragiles et en danger de disparition comme la conversation.

b- L’intelligibilité

Comment rendre un projet innovant intelligible aux membres d’une communauté, aux élus, à mes pairs, mes enfants, au citoyen...? Si l’on n’est pas capable d’expliquer son point de vue de manière intelligible, c’est que ce point de vue a un problème. Quels efforts sommes-nous prêts à consentir pour rendre nos actes et nos projets intelligibles à tous ? Si mon propos est perçu comme intelligible, je peux passer à l’acte, nouer des partenariats, être offensif. L’intelligibilité permet d’ouvrir des espaces critiques dans lesquels les uns et les autres peuvent se situer.

c- La transmission

Notre culture est une culture où la transmission repose sur trois points : la diffusion de l’information, l’animation et la formation. Ces trois points sont le socle de nos pratiques de transmission. Je voudrais attirer votre attention sur deux autres termes. En premier lieu, l’expérimentation. Il est absolument nécessaire, indépendamment des trois points précédents, parce que nous sommes dans une période qui le permet, de créer des dispositifs expérimentaux. Deuxième terme important, la production ; il s’agit de produire du contenu destiné à alimenter la réflexion, le travail critique, le travail de l’intelligence. Sans production nouvelle, sans projet nouveau, sans œuvre nouvelle, il est très difficile d’élaborer une perspective critique.

3 : La citoyenneté et la communauté face à l’ampleur de la révolution numérique.

La question de la communauté est à mes yeux intéressante car elle est plus vaste, plus ouverte et probablement plus opératoire que la question de la citoyenneté. Aujourd’hui, ce qui domine dans le discours, c’est l’approche économique. Je suis extrêmement frappé de voir à quel point les discours qui nous sont tenus en terme d’économie font l’impasse sur ce qu’est réellement l’économie d’une communauté.

Cette économie ne se résume pas seulement à des échanges marchands, contrairement à ce que l’on nous dit et à ce que l’on croit souvent. Elle se mesure aussi par la quantité d’échanges conversationnels, de solidarité active et de densité associative qu’il y a au sein de cette communauté. Si ces valeurs étaient reconnues en tant que telles, on se rendrait compte qu’elles ont un poids économique tout à fait décisif. Et l’on se rendrait compte que ce poids économique à une conséquence importante : il nous permet d’envisager les réseaux électroniques de manière différente. J’ai à ce propos une anecdote intéressante. : j’ai récemment rencontré un ami américain qui revenait d’Afrique. Cet ami est un de ceux qui ont été à la base du développement de l’internet. J’ai premièrement pensé qu’il avait été en Afrique pour des raisons économiques, pour ouvrir des marchés, vendre des ordinateurs et des réseaux. Mais non, il avait été en Afrique pour étudier au sein des communautés tribales les modes de fonctionnement de la conversation entre les gens. "Si nous Américains nous arrivons à comprendre comment fonctionne la conversation, nous serons alors les maîtres du monde" m’a-t-il dit. Cela pose toute une série de questions auxquelles je vous invite à réfléchir...

Une communauté ne se réduit pas aux échanges marchands, mais elle ne se réduit pas non plus au local. Très souvent nous sommes dans un discours qui tend à opposer le global et le local en privilégiant ce dernier. Pourtant, une communauté ne se réduit pas à la dimension du local, car je peux être dans une très grande proximité avec quelqu’un de géographiquement très loin et à l’inverse, je peux être dans une très grande distance avec des gens habitant près de chez moi. D’où l’idée que ce qui s’ouvre avec les réseaux, c’est la possibilité de réinterroger cette opposition global / local ainsi que la notion de territoire. Il y aujourd’hui des gens qui travaillent dans des territoires virtuels, et je vous engage à ne pas trouver cela dérisoire ou dangereux. Il y a dans ces territoires de véritables communautés affectives et intelligentes qui sont au travail et c’est quelque chose de nouveau sur lequel il faut porter un regard critique, vigilant, mais généreux.

Enfin, et c’est peut-être le point essentiel, l ’idée qu’une communauté ne se réduit pas à l’ensemble des liens qui unissent les gens les uns aux autres. La communauté internet ne se réduit pas aux liens qui réunissent les sites les uns aux autres, de même que la communauté scolaire ne se réduit pas aux liens qui unissent les enfants les uns aux autres. L’important n’est pas la somme des liens d’une communauté, mais la conscience que nous avons de ces liens, la conscience que nous avons de constituer une communauté active. Sur les réseaux, certains ont cette conscience, d’autres non. Dans la vie réelle, dans la rue, les classes, les familles, c’est la même chose. Au fond la conversation, plus que la communication, c’est la conscience que nous avons d’être dans une respiration avec l’autre. Cela fonde alors des exigences qui font que nous ne sommes pas les sujets de ces technologies, mais que nous en sommes les architectes.

Les grands architectes du futur seront les architectes des réseaux.