Accueil du site > PRODUCTIONS > Textes > MAFFIA

MAFFIA

MAFIA

ECRITS RECITES ET REALISES PAR PIERRE BONGIOVANNI, RETRANSCRITS ET TRADUITS PAR SAMY HAMIDOU

MAFIA - MODULE 1

Je n’ai pas de nom, pas d’identité, je ne suis pas tout seul, nous sommes nombreux à habiter la même personne, la même forme, le même visage, la même voix. Nous sommes nombreux tous étrangers, tous étrangers à nous même. Etrangers les uns pour les autres. Je n’ai pas d’identité. Je n’habite nulle part, je suis chez moi partout de préférence dans les hôtels. De préférence dans les hôtels de banlieues, modestes, de préférence dans les hôtels dont les fenêtres donnent sur les terrains vagues. Je suis toujours en transit, je ne sais même pas ce que je poursuis, et ni si je suis poursuivi. Je suis un clandestin. Aucun quartier aucune ville, aucun village, aucun lieu de repli, sauf parfois de vagues salles de fête, sauf parfois de vieilles salles de cinémas, où l’on passe des films qui n’intéressent personne...

(Silence)

Les centres villes d’aujourd’hui commencent à être gagnés par le bruit, les odeurs, la pollution. Ce qui était autrefois réservé aux villes pauvres, des pays les plus pauvres, contaminent aujourd’hui l’ensemble de la planète. Nous sommes en exil sur notre propre Terre. Les crimes que nous avons commis ont fait de nous des voyageurs, sans destination, nous échappons à toute possibilité de réprobation, de condamnation. Nous n’existons pas. Ce qui peut apparaître comme une fuite, n’est en fait qu’une fuite devant le vide, nous fuyons le vide, mais nous sommes dans le vide et nous sommes nous-même le vide. Le pire qui pourrait nous arriver est d’être capturé parce qu’alors, la capture signifierait pour nous une injonction nouvelle, celle à rejoindre le grand cirque et à y participer contre notre gré.

Les crimes que nous avons commis ont fait de nous des zombies. Pourtant, pourtant rien n’est plus naturel à l’espèce humaine que l’activité criminelle. Mais pourtant sous mes yeux de fuyard, ces activités criminelles se banalisent, se multiplient, se généralisent, se disqualifient elles-mêmes, tant elles relèvent aujourd’hui de l’ordinaire quotidien du plus simple citoyen du pays le plus neutre de la planète. Nous sommes une espèce galopante, en voie d’inadaptation complète au monde. D’ailleurs ce n’est plus le monde qui est en question mais notre capacité à l’oublier. On me parle parfois de ces savants choisissant l’exil et l’ermitage au plus secret de forêts profondes. Certains aussi, sans doute, doivent choisir des refuges au cœur même des accumulations urbaines. Le monde sera bientôt colonisé par des zombies.

Je voyage dans le monde entier pour finalement trouver le repos dans des lieux ordinaires.

Je voyage dans le monde entier.

Je voyage dans le monde.

Je voyage dans l’ordinaire du monde.

MAFIA - MODULE 2

J’ai le sentiment de n’avoir jamais quitté la posture de l’effroi. Depuis l’enfance, aussi loin que mes souvenirs me ramènent, il me semble avoir eu un rapport au monde essentiellement fondé sur l’effroi, sur l’incompréhension totale du mouvement des êtres qui m’entouraient, du mouvement du monde, de l’organisation générale des affaires, et ce depuis l’enfance. Je me souviens par exemple que mon père croyant bien faire, et faisant bien sans doute, m’emmenait le dimanche matin au jardin public, proche de son domicile à Bordeaux, et arrivé, déjà effrayé à la perspective des meutes d’enfants que j’allais devoir affronter, en serrant fort contre moi le petit bateau à voile qu’il m’avait offert et que j’étais supposé de prendre plaisir à faire naviguer dans le petit bassin de ce parc — en arrivant dans le parc, j’étais tout de suite pris d’un sentiment de panique sachant par avance que mon père allait m’inviter de façon extrêmement pressante, et dans un français tout à fait approximatif, à aller jouer avec les enfants monstres de mon âge, bruyants, braillards, courant en tous sens, et qui eux n’avaient absolument aucun problème pour occuper le territoire et l’espace de cette place. Ce que je ressentais en fait c’était une distance, la matérialité d’une distance, d’une distance absolument infranchissable entre ces enfants et moi, et j’imagine que l’injonction paternelle, fermement répétée, ne devait qu’ajouter à mon désarroi et à l’ampleur de ce sentiment — que je qualifie aujourd’hui d’effroi.

Mon père me parlait très peu de lui, ne me parlait jamais de lui. Il me parlait quelques fois de son pays, mais rarement, et parfois se mettait en colère, mais rarement. Et quand il se mettait en colère, c’était une colère sourde, rentrée, profonde, liée à son statut d’immigré, à son incompréhension totale du monde des femmes, et d’une certaine manière à sa propre incapacité de, lui aussi, sortir de l’effroi.

MAFIA - MODULE 3

L’effroi, c’est donc quelque chose de très particulier, qui n’a rien à voir par exemple avec l’éblouissement. L’éblouissement, ce qu’on en sait, le plus communément, c’est, par exemple le coup de foudre, ette dévastation du corps et de l’âme qui très rapidement, soudainement, anéantit, bouleverse, ravage, sublime, l’être tout entier. L’effroi, lui, s’élabore sur un tout autre protocole, que je pourrais tenter de résumer de la manière suivante : je suis confronté à une situation, que je ne comprends pas, dont je ne comprends pas les tenants et les aboutissants ; je sens que cette situation me concerne, je sens que cette situation me regarde, je sens qu’il y a dans la situation un processus inéluctable ; mais je ne sais pas dans quelle mesure ce processus inéluctable est un processus de destruction, ou un processus de renaissance. En clair, je suis confronté à une situation inouïe, inédite, qui ne peut pas manquer de se produire, mais dont je ne sais absolument rien sur les abîmes, les béances, et les fulgurances qu’elle va ouvrir. L’effroi donc c’est d’être confronté brutalement, soudainement, sans aucun repli possible, à la perspective d’un avenir inédit qui s’ouvre à nous. Il m’arrive de penser que cette question de l’effroi est intimement liée aux conditions mêmes de ma naissance.

Je suis né quelques jours après la fin de l’immense incendie qui ravagea 28 000 hectares de forêt de pins dans la campagne bordelaise. Cet incendie au cours duquel périrent 82 sauveteurs est resté profondément ancré dans les mémoires de la population girondine. Je suis né dans les odeurs de cendres, de brûlé, de "cramé" comme on dit par là-bas. Je suis né dans une terre à peine refroidie, et après que la nature ait choisi de se porter à l’incandescence. Ces incendies bien connus démarrent avec une vitesse fulgurante, dans des conditions... pas toujours très naturelles, se propagent d’autant plus facilement que la sécheresse des sous-bois est totale, que les vents tourbillonnants sont violents et permettent au feu de se propager à la vitesse de l’éclair, ruinant absolument tout sur son passage. Plus tard, devenu adulte il me fut donné de traverser le centre montagneux de la Grèce, lors d’un immense incendie qui ravageait toute la région, et je me souviens qu’avec nos amis nous avons traversé, des centaines de kilomètre de routes, de villages, de forêts, embrasés. Et je me souviens d’avoir ressenti alors quelque chose d’indéfinissable, situé quelque part entre la jubilation et l’effroi.

MAFIA - MODULE 4

Sur mon enfance proprement dite, il n’y a pas grand-chose à dire, en tous cas pas grand chose à dire dont je me souvienne précisément, comme si, inconsciemment, j’avais décidé de... tirer un grand rideau de fer sur une grande partie des années d’enfance. D’où finalement n’émergent que quelques souvenirs, parfois très heureux, parfois très cruels.

Mon père vivait de son côté, lui qui fut un officier de la marine de guerre italienne, il avait trouvé un emploi dans les chantiers navals de la région bordelaise. Quant à ma mère, Antioche, elle avait finalement choisi de vivre une autre vie, plus romanesque, loin des hommes auprès de sa voisine, devenue sa compagne... Rosa. Vivre dans l’ombre de ces deux femmes, ne me parut jamais ni à moi ni à mon frère une expérience singulière puisque, en fait, cela pour nous représentait la vraie vie : la semaine avec deux femmes, deux mères, et en alternance tous les quinze jours nous rendions visite à notre père. J’ai donc vécu entouré de femmes avec une présence paternelle aléatoire, discrète, ondoyante, anecdotique. Mon père était ce qu’il convenait d’appeler un brave homme, honnête, travailleur, sans doute un peu stupide, sans doute un peu raciste, sans doute un peu dépassé par la situation.

(Silence)

Mon seul ami réel dans cette ville était un garçon de mon âge, fils d’immigré anarchiste espagnol — Bordeaux compte une grande communauté de réfugiés espagnols républicains et anarchistes — et c’est probablement avec ce garçon que j’ai pu commencer à percevoir les aventures potentielles offertes par le monde.

MAFIA - MODULE 5

Enfant — adolescent — je n’ai, bien évidemment, jamais eu la moindre idée concernant la mafia, jamais eu le moindre projet concernant l’univers mafieux ; jamais je n’ai rêvé de devenir un parrain, de la drogue, jamais je ne me suis identifié aux héros italiens de la mafia américaine. Non. Je suis arrivé à la mafia par un chemin plus tortueux, et peut-être au fond plus... trivial et prévisible. J’ai côtoyé pendant quelques temps les mouvances de l’ultra-gauche française ; je dis "côtoyé" parce que je n’ai jamais vu là non plus la possibilité de m’investir réellement auprès de ces hommes et de ces femmes arrogants, vindicatifs, assoiffés de pouvoir, foncièrement méchants, manipulateurs... Mon chemin allait désormais m’éloigner de toutes ces formes là de discours politiques que je percevais déjà comme malsaines. Je me suis retrouvé dans un état d’esprit me permettant de passer à autre chose — pour me mettre dans une situation de retrait, de distance, de silence aussi.

C’est dans ces circonstances là, alors que, n’étant ni révolté, ni désabusé, ni amer, ni aigri, simplement absent, absent de moi-même, absent de ma famille, absent de mon époque, absent du spectacle du monde et de ses enjeux, absent de toutes formes d’engagement de quelque nature qu’il soit, que je me suis trouvé dans cette forme paradoxale d’absence et de disponibilité. Et c’est dans ce contexte là que j’étais approché, que j’ai été approché par des individus affables pourrait-on-dire, déterminés, qui avaient un mode de relation par le langage extrêmement économique, peu de mots, peu d’effets, peu de phrases, alors même qu’ils semblaient animés d’une détermination sans faille. Détermination farouche, farouche mais sans objet, farouche mais sans destination, farouche mais sans intention. Type de comportement, de caractère, de regard, d’énergie que je ne connaissais pas et moi j’étais prêt pour ça. J’étais prêt pour cette conversation là, j’étais prêt pour une conversation qui allait me demander un engagement total, un engagement violent, sans rime, sans raison, sans que je puisse imaginer ni pourquoi, ni comment, leur détermination avait pu un jour se mettre au service du meurtre et de l’assassinat.

En fait, je crois pouvoir dire que j’ai été séduit, séduit d’une manière tout à fait étrange. Je sortais de plusieurs mois d’errance dans des tribus pratiquant un discours opaque, intemporel, surréaliste — totalement artificiel où que je percevais comme tel — et là je me retrouvais confronté à des gens qui me parlaient simplement, de façon extrêmement pragmatique, avec des mots, une syntaxe, une tonalité effrayante de pragmatisme et qui me proposaient, qui me demandaient de prendre part à leurs rituels, alors que tout dans ces rituels me paraissaient absolument limpide, sans pour autant que l’objet de ces rituels, la finalité de ces rituels me soit perceptible.

En fait je n’ai compris que plus tard, que depuis plusieurs mois déjà j’étais sous observation. Je n’ai compris que plus tard les liens entre la mafia et l’ultra-gauche ; les réseaux mafieux de l’époque considéraient l’ultra-gauche comme un vivier potentiel, dans lesquels ils allaient peut-être pouvoir recruter un certain nombre d’individus. Quand j’ai été identifié comme irréductible à l’idéologie, incapable de m’endormir moi-même dans des incantations idéologiques, en fait, quand j’ai été repéré comme rétif au mode d’organisation stalinien de ces groupes, quand j’ai été identifié comme me mettant moi-même en vacance de ce monde là, de ce langage là, de cet engagement là, en fait, ce qui a amené les rabatteurs de la Mafia à me contacter, ce qui m’a été confirmé par la suite quand moi-même je suis devenu rabatteur de la mafia, et que j’ai commencé à faire de l’observation et de l’infiltration dans d’autres groupes politiques de l’époque — ce qui les a conduits à me contacter — c’est l’idée qu’ils se sont faite, que sans doute j’étais parvenu à un point zéro de la réflexion morale, ou, plus exactement, que j’étais parvenu à un point de zéro de l’intérêt moral ou éthique pour le monde. Ils en ont déduit que j’étais le type d’individu parfait pour mener des opérations rapides, violentes, sans demander de comptes : simplement, quelqu’un qui allait pouvoir se saisir d’un contrat, le remplir et passer à autre chose. Et en même temps, sans doute ces rabatteurs ont du identifier chez moi, de façon... contradictoire, le désir d’être encadré, d’être encadré par une organisation structurée, logique, n’ayant pas forcément de but très compréhensible mais en tous cas une organisation structurée, logique, et déterminée. Il ne s’agissait plus là de faire la révolution, de répandre le bien sur la terre, de changer l’ordre des choses. Il s’agissait de bien faire son travail, de remplir un contrat, de tenir sa parole, de respecter ses engagements. Et ce système de valeurs et de références était une nouveauté absolue pour moi : un cadre organisationnel et conceptuel, si j’ose dire, qui ne doive plus rien à l’échafaudage politico-moral des valeurs habituelles.

Ensuite tout a été très vite, je me suis dit, comme disait l’autre "senti comme dans un poisson dans l’eau". Très rapidement, j’ai eu la responsabilité d’actions mineures, puis majeures, puis d’actions... violentes, puis très logiquement j’étais chargé à mon tour d’opérations de rabattage et de recrutement. Puis enfin, j’ai été chargé d’organiser moi-même des actions nécessitant l’intervention de plusieurs opérateurs mafieux, simultanément, en un endroit précis du territoire, ou simultanément dans plusieurs endroits de plusieurs pays.

Mon premier séjour en prison n’a pas duré très longtemps, car j’ai pu, gràce à l’organisation, m’enfuir très facilement et... assez rapidement. D’ailleurs cette évasion n’a rien d’une aventure rocambolesque ; elle était simplement très bien préparée, très bien organisée ; elle fonctionnait grâce à un solide réseau de complicité — de corruption — à une organisation sans faille, et à une analyse très précise des faiblesses de l’institution. Donc au final, quelque chose de simple, facile à organiser, facile à mettre en oeuvre. D’ailleurs, j’étais rentré en détention pour satisfaire à une des obligations... quasiment initiatiques, du gang auquel j’appartenais, et qui consistait à..., au terme d’une opération violente, qui consistait à se faire prendre, pour protéger les intérêts d’un mafieux plus aguerri et plus ancien dans le groupe. Donc, en fait, cette détention n’était rien d’autre qu’une étape obligée, dans mon parcours professionnelle de mafieux.

(Silence)

Je vais tenter maintenant de.. d’aborder un des points clé, de... cette conversation. C’est... le point qui consiste à... essayer d’éclairer ce qu’il en a été... dans mon parcours mafieux... de... la question du crime : des gens que j’ai tués, des conditions dans lesquelles je les ai exécutés, des règles qui prévalaient à l’époque... dans ce genre d’exercice... ce que j’y ai appris, ce que j’ai découvert, et les raisons pour lesquelles j’ai décidé d’arrêter définitivement. Cet aspect de la conversation est... l’aspect le... plus... difficile à aborder, non pas pour moi, mais pour l’auditeur, parce que ici l’on s’attend à des révélations ; l’on s’attend à des descriptions et l’on s’attend sans doute à quelque chose de croustillant, d’émouvant, de dramatique. Ce n’est pas ainsi que je vais aborder la question.

Je vais commencer par parler des... cadavres, je vais commencer par évoquer... la réalité des cadavres, la réalité charnelle, obscène de l’individu mort et réduit à l’état de cadavre. Regardez les images, diffusées par les mouvements tchétchènes sur Internet, images... qui montrent des séries de cadavres d’hommes et de femmes suppliciés : dans quelles conditions ? On ne sait pas... Par qui ? On ne sait pas. Ce qui est bouleversant, dans un premier temps, devient dégoûtant dans un deuxième temps, et pour finir le côtoiement de ces images fait que nous n’y voyons rien d’autre que des images, des images de viande pourrie, de corps désarticulés — des images d’une effroyable banalité, tant ces derniers temps les guerres, les conflits... les insurrections, se sont multipliés, et tant la couverture médiatique de ces drames nous a habitués, désormais, à voir des cadavres un petit peu partout. Dernièrement d’ailleurs, l’actualité, quasiment quotidienne des médias, est alimentée par ces images de télévision, nous montrant des dizaines et des dizaines de cadavres d’hommes et de femmes africains retrouvés, quand ils sont retrouvés, noyés ou dérivant, le long des berges, des plages de l’Europe du Sud. Nous avons donc domestiqué les cadavres. Ils font donc désormais partis de notre environnement, ils font parties de notre quotidien... (Soupir). On pourrait presque imaginer demain traverser une ville jonchée de cadavres sans que cela pose plus de problèmes que ça.

Le fait que l’espace médiatique soit déjà encombré de cadavres ne fait que préfigurer le fait que les espaces réels de la ville réelle, de la vie réelle, seront un jour ou l’autre jonchés de cadavres. Nous les enjamberons sans problème particulier. D’ailleurs nous avons déjà complètement accepté l’idée de côtoyer des cadavres vivants, des morts vivants, des cadavres ambulants réduits par l’extrême pauvreté, l’extrême précarité, à l’idée d’une humanité déchet, d’une humanité, qui advient désormais sous forme de déchet... (Court silence)... Nous avons, donc, un rapport au cadavre qui est très particulier. Si j’aborde ces questions maintenant, c’est parce qu’elles permettent de comprendre comment, dans nos organisations mafieuses, nous devions, pour pouvoir exercer notre métier de tueur, pour pouvoir mener les missions qui nous étaient confiées, nous ne devions rien avoir à faire avec des cadavres.

Quelle est la différence entre un cadavre et un vivant ? La différence c’est la viande. Qu’est-ce qu’un vivant ? Un vivant c’est qui fait que immédiatement nous sommes saisis par un mystère, une aura, une présence une énergie. Quelque chose qui permet, quelque chose qui a pour fonction, de nous faire oublier la viande, de nous faire oublier le tas, de nous faire oublier la pourriture, de nous faire oublier la décomposition, de nous faire oublier la mort. De nous projeter dans un espace de poésie, de pensée, de dynamique, un espace d’action, l’espace de la vie.

Tuer quelqu’un qu’est-ce que c’est ? C’est transformer un être humain en viande. C’est prendre la vie et négliger la viande.

Il se trouve que le groupe de tueurs auquel j’appartenais, nourrissait pour une raison inconnue en tous cas inconnue de moi, une répulsion totale et définitive pour les cadavres. Cette répulsion totale et maladive avait conduit le groupe à mettre au point des rituels de meurtres extrêmement précis, faisant en sorte par exemple qu’une fois le crime effectué, une brigade inconnue des tueurs eux-mêmes était chargée de récupérer le cadavre et de la faire disparaître. Notre organisation était fondée sur le crime parfait, le crime parfait étant le crime sans cadavre. Le crime était réparti entre tueurs et nettoyeurs et il n’y avait jamais aucun contact entre les uns et les autres.

Tous les groupes mafieux ne fonctionnent pas, ou ne fonctionnaient pas sur ces modalités là. D’autres groupes faisaient de la spectacularisation du crime : faisant de la présence même du cadavre au milieu de l’espace urbain, un des éléments de la scénographie du meurtre. Ce n’était pas du tout le cas dans notre organisation, c’était même l’idée tout à fait contraire qui était défendue, qui était imposée, et qui était obligatoire. C’est bien parce qu’un jour j’ai choisi de déroger à cette règle, que la machine infernale a implosé.

MAFIA - MODULE 7

J’ai cessé de jouer le jeu, brutalement. Il aurait pu se faire que ce soit le résultat d’un lent processus, d’une maturation progressive, inconsciente d’abord et puis... une idée qui commence à cristalliser et... qui se développe, petit à petit... avant de devenir une paroi granitique... impossible à... escalader. J’ai cessé de jouer le jeu d’un seul coup ; et j’ai cessé de jouer mon propre jeu. Ce qui est advenu, c’est que, évidemment j’ai brisé la règle du gang auquel j’appartenais, mais il faut comprendre ce que j’ai d’abord brisé : c’est l’échafaudage laborieux et autiste construit au fil du temps. Il s’agissait d’un... assassinat comme les autres, presque comme les autres. Il s’agissait de... d’abattre, au fusil à lunette, de très loin donc, une jeune femme sur laquelle, bien sûr, je ne savais rien. L’opération devait se dérouler dans la campagne Toscane. Elle impliquait le même protocole que d’habitude : repérage, implantation sur le site, répétition, guet, attente, action, dégagement. Il m’est impossible de dire quel a été l’élément décisif, dans la brisure, qui s’est imposée à moi. Plus facile, peut-être, est de localiser le moment précis où cela a pu se produire... Il se trouve que la campagne Toscane est d’une nature tout à fait particulière. Ici... ici la présence de l’homme est à la fois faite d’élégance, de beauté, de douceur. Et pourtant, il y a dans l’air quelque chose d’absolument indéfinissable, de l’ordre du danger. Comme si au coeur de l’harmonie toscane, à tout instant, il y avait la possibilité d’une irruption, malsaine, la possibilité d’un évènement dramatique.

MAFIA - MODULE 8

Voici ce qui s’est passé :

Une fois le matériel rangé, une fois la planque nettoyée, j’aurais du me retourner, et partir ; sans hâte, mais partir. Au lieu de cela, je me suis retourné vers ma cible... en prenant le temps... et ce que j’ai vu m’a profondément troublé. J’étais situé à environ... 250 mètres. La jeune femme était vêtue d’un T-shirt blanc, et d’un pantalon de jogging très clair. Elle était allongée dans un lit de fougère, et à la distance où j’étais, cette tache blanche brillait, sur ce fond sombre, comme un cristal, comme un cristal aimanté. Mon regard était fixe sur ce point lumineux, dont j’avais vaguement le sentiment qu’il bougeait légèrement. J’ai mis ma valise à couvert, et je me suis dirigé vers la cible. J’ai un souvenir très précis de cette marche d’approche dont je pourrais dire ceci : j’avais l’impression d’aller à la fois extrêmement vite, et extrêmement lentement. J’avais l’impression d’avancer à très grandes enjambées, et de faire du surplace. J’avais le sentiment que tout à coup la nature était absolument silencieuse, et dans le même temps un bourdonnement puissant, profond avait pris place dans ma tête. J’avais le sentiment d’être à la fois extrêmement agile, et d’être un bloc de pierre. J’avais le sentiment que plus j’avançais, plus la cible s’éloignait. Et en même temps j’avais le sentiment que cette... minuscule tache blanche, perdue dans le vert végétal, très foncé, devenait de plus en plus éblouissante.

Finalement, je me suis retrouvé au pied de la jeune femme. Il n’y avait rien à redire : l’impact de la balle était parfait. Aucun dégât ; on aurait même pu supposer que la jeune fille dormait. Et c’est d’ailleurs ce doute, qui m’a perdu, qui m’a perdu parce que j’ai commencé à lui parler. Jamais je n’aurais pu imaginer l’importance, qu’allaient prendre, ces quelques paroles, prononcées, au chevet d’une femme endormie. Elle était morte pourtant, ce point était parfaitement clair. Elle était morte, elle était absolument morte. L’endroit de l’impact et la nature des balles utilisées ne laissaient absolument aucun doute sur le sujet.

Elle avait les yeux fermés et son visage était tranquille, paisible ; et la position dans laquelle elle était tombée était une position naturelle, non pas un corps désarticulé et soufflé par l’impact ; simplement une chute lente, évidente, simple. Son visage, donc, était tranquille, il me rappelait vaguement quelqu’un, vaguement, parce que depuis... à bien y réfléchir, je n’ai jamais pu l’associer précisément à quelqu’un. Je me suis assis. Je me suis mis à manipuler bêtement... des brins d’herbes. On aurait pu nous prendre pour deux amants en promenade. Je crois que c’est la tombée de la nuit, la fraîcheur du soir, qui m’a sorti de ma rêverie. Plusieurs heures se sont passées ainsi, plusieurs heures pendant lesquelles je n’ai pas cessé de parler. Je n’ai pas cessé de parler et en ayant là, aujourd’hui, la conviction idiote qu’elle a tout entendu, tout compris et tout emporté avec elle.

MAFIA - MODULE 9

Je vais revenir, bien sûr, sur cette longue conversation auprès d’une morte. J’y reviendrai d’ailleurs en... en me demandant ce qu’il en est de la conversation, et de la parole, dans de telles circonstances, mais d’une manière plus générale, ce qu’il en est de la conversation et de la parole à tout instant, et dans chaque situation d’échange et de dialogue ou d’écoute — ce qu’il en est de la parole et de la conversation, y compris d’ailleurs dans la modalité qui nous occupe aujourd’hui, à savoir : moi qui me confesse, et vous qui écoutez...

(Silence)

Avant de tenter d’approfondir ce sujet, je vais faire un petit retour en arrière, et... je vais essayer de... préciser ce qu’il en est, ce qu’il en est pour moi aujourd’hui, avec le recul, avec la distance — et dans le contexte de l’actualité immédiate de notre civilisation, de notre société, et de la situation d’errance dans laquelle nous sommes, tous, plus ou moins consciemment confrontés —, je voudrais reparler de cette question du crime : il n’est pas sûr au demeurant qu’il y ait quelque chose de très nouveau à identifier, relativement au crime, au meurtre, à l’assassinat. En tout cas quand il s’agit d’un acte individuel concernant une autre personne, par opposition, et à supposer même qu’on puisse l’opposer, aux génocides ou aux meurtres de masse... Puisque j’ai été moi-même totalement engagé dans des actions criminelles — "totalement engagé", voulant dire tout mon corps, tout mon esprit, tout mon temps, toute mon énergie étaient... centrés, organisés pour la réalisation d’une action, dont le résultat était la mise à mort — j’ai eu largement le temps de méditer et de chercher à débusquer derrière les lieux communs ce qu’il en était de cette notion de crime. Parce que là évidemment je mets de côté l’idée selon laquelle le crime ne serait que le résultat d’une pulsion criminelle. Le paradoxe, si paradoxe il y a, en ce qui me concerne c’est qu’évidemment je ne me sens aucune aptitude particulière pour la mise à mort. Je n’y trouve absolument aucun plaisir et c’est donc sans doute de tout autre chose qu’il s’agit ; en tous cas d’autre chose que la satisfaction d’une pulsion.

Il m’est arrivé d’avoir à conduire des actions en Amérique latine, en Argentine par exemple, bien avant la période récente des dépressions économiques. A l’époque, une ville comme Buenos-Aires était une ville apparemment florissante, débordante d’activités et de créativité ; le monde des affaires allait bon train, toutes les affaires, y compris les affaires mafieuses. Et maintenant que je vis dans une totale clandestinité je continue à me déplacer, et j’ai eu l’occasion de retourner à Buenos-Aires au moment de la grande crise économique. Les crises économiques profondes, durables, celles qui implosent le corps même de la société, ont des vertus, en tout cas une vertu : celle de rendre visible, lisible, compréhensible, ce qui d’ordinaire échappe à notre attention.

(Silence)

Lors d’un séjour récent, par exemple, des amis me racontaient que... Je dis "amis" ici, le mot "ami" voulant dire membre d’un réseau de soutien, de soutien dans la clandestinité — réseau destiné à permettre aux gens comme moi d’échapper à toute... à tout contrôle, tant des organisations officielles, policières et administratives, que de mes anciens partenaires mafieux... Donc ces amis me faisaient part de... de pratiques courantes dans les quartiers bourgeois de ceux qui restent de Buenos-Aires, pratiques consistant à disperser dans les sacs poubelles, des verres brisés, tranchants, coupants, de telle manière qu’à l’ouverture des sacs, les enfants, qui la nuit trient dans les sacs d’ordures, se blessent profondément. Cette pratique relève évidemment du crime. D’un crime... qui ne dit pas son nom. Les enfants qui trient les poubelles la nuit sont privés de tout ; ils sont privés de nourriture, ils sont privés de santé, ils sont privés de jeunesse. Ils sont les pauvres des pauvres de ces villes à l’abandon, à la dérive. Et il se trouve dans ces villes, des hommes et des femmes capables d’organiser de façon domestique, quotidienne, quelque chose qui à voir avec la ritualisation d’un meurtre. Un meurtre qui ne consiste pas à mettre à mort quelqu’un, mais un meurtre qui consiste à mettre à mort une idée — l’idée même d’humanité.

Paradoxalement dans la même ville, le soir tard, aux abords des centres de restauration rapide, de type Burger-King ou autre, on trouve des grappes d’enfants et d’adolescents qui attendent la sortie des poubelles... Les gestionnaires de ces restaurants sortaient deux types de poubelle : une poubelle contenant les déchets des repas de la journée, c’est-à-dire contenant les restes des plats vendus, mais pas entièrement consommés, et une autre poubelle contenant non pas des restes, mais des repas entiers simplement jetés pour des questions de dates de péremption. Que ce tri entre des déchets réels et des plats non consommés était destiné à alimenter ces pauvres qui allaient pouvoir ainsi accéder à des rations alimentaires, nourrissantes, dégueulasses ! Parce que de toute façon la nourriture dans ces endroits est toujours dégueulasse, mais elles permettent quand même d’apporter une ration alimentaire suffisante pour les tenir en vie. Le parallèle entre ces deux anecdotes est tout à fait saisissant : d’un côté le meurtre intériorisé, à l’endroit du monde où l’on pourrait attendre au pire de la compassion ; de l’autre côté, à l’endroit du monde où l’on n’attend plus rien, la possibilité d’une humanité qui se manifeste de façon inédite... et remarquable.

MAFIA - MODULE 10

Dans le désastre intérieur où je me promène, cette question du balancement continu, entre le sublime et le mal... trouverait peut-être... une voix, du côté du merveilleux. (Silence)... Car il est essentiel de parvenir à comprendre la nature et l’ampleur de la part de nous-même, qui se manifeste, lors d’un échange merveilleux, mystérieux, quasi-divin, avec le monde, avec la nature, avec les oeuvres, avec les autres. Avec les autres — avec les autres y compris une fois qu’ils sont morts.

Il est plus essentiel encore de comprendre la part qui jamais ne sera présente dans cet échange. Une part de nous-même est accessible à l’autre, et l’en priver serait inutile, et indécent. Une part de nous-même et des autres reste inaccessible... Par manque de courage, de volonté, de disponibilité, de générosité, d’humilité, et sans doute par peur de ce qui pourrait advenir alors. Cette part manquante explique pourquoi notre commerce avec les autres peut se révéler d’une grande et belle intensité, tout en demeurant dans l’ordre de l’ordinaire. Nous mettons une belle énergie à refuser d’entrouvrir les portes du merveilleux, car nous pensons ne pas avoir les moyens de surmonter — de surmonter l’inouï qui pourrait surgir. Avertis par nos expériences antérieures, ou ce qui en tient lieux, nous spéculons sur le réveil des souffrances potentielles, et nous concentrons notre énergie à ne pas nous prendre les pieds dans le tapis de la désillusion. Le doute qui advient alors est tel, qu’il congèle, par anticipation, notre désir de franchir le seuil du merveilleux.

Il est vrai que le prix à payer n’est pas mince. Mais en contournant nos ambitions aux cartographies du possible, et du souverainement raisonnable, c’est à nous-même que nous interdisons l’accès. Nos expériences précédentes auraient pourtant dû nous permettre de comprendre qu’il n’y a de désillusion, qu’à proportion de l’illusion qui règne sur le monde, en pute magnifique. L’illusion du monde, de la nature, des oeuvres, et de l’autre, n’est en fait que de la conscience congédiée. C’est parce que nous avons répudié la splendeur qui nous appartient, que les portes du merveilleux se sont lentement renfermées. Et quand se présente à nouveau l’hypothèse d’un sursaut, nous devrions nous demander avec qui, comment, et pourquoi cette part de nous-mêmes, artificiellement maintenue en jachère, trouvera son emploi. Nous avons l’intuition encore un peu vague, qu’elle ne le trouvera finalement que dans un extérieur de nous même. Comme si cette dimension de notre être n’existait que dans l’attente de sa reconnaissance, de son acceptation, de son partage.

C’est peut-être à ce moment là seulement qu’il nous est possible d’accéder à la conscience du merveilleux, inclue dans l’abandon de soi à l’autre. Cet abandon implique, bien sûr, quelques préalables. Une appropriation lucide de sa propre puissance, c’est-à-dire de sa propre disponibilité à trier, entre ce qui reste négociable, et ce qui ne l’est pas. Une appropriation risquée de la puissance de l’autre, et de sa capacité à nous convier dans l’au-delà de l’ordinaire de nous-même, c’est-à-dire dans notre part de splendeur jusqu’alors désertée. Quand nous parviendrons nous-même au seuil de la grande mort, il nous sera loisible d’établir la liste de celles et de ceux qui seront admis à engager une ultime conversation à nos côtés. A cet instant précis, au paroxysme enfin atteint de la conscience de soi, le tri sera facile et évident : ceux qui seront là d’abord transis de chagrin, accueilleront ensuite, sans formalités inutiles, la part vive de nous-mêmes comme une renaissance d’eux-mêmes, comme un mystère à transmettre, et tous nous connaîtrons alors la joie jaillissante, au coeur même de la peine.

MAFIA - MODULE 11

Car, enfin nous voyons bien, que la dynamique de la mutation en cours, induit un réarrangement général, des repères sur lesquels se fondent nos sociétés. Le socle prétendument démocratique est structuré autour de valeurs, comme s’il était structuré sur du sable, car toutes ses valeurs sont percutées, laminées, par l’ampleur des mutations en cours. Qu’ils s’agisse du travail, disqualifié par l’économie financière, de l’art et de la culture disqualifiés par le spectacle de divertissement, de la famille, perçue comme le lieu naturel de la transmission et du legs, alors qu’aujourd’hui les parents se sentent dans une impossibilité, totale, de transmettre quoique soit, qui ne serait pas tout à fait honteux... qu’ils s’agisse de la politique minée par les tentations médiatiques, qu’ils s’agisse du territoire, de l’espace de la vie d’une communauté — et d’ailleurs qu’est-ce qu’une communauté ? Qu’est ce qu’une communauté si ce n’est un état de conscience, la conscience des liens, précisément plus que les liens eux-mêmes, la conscience des liens qui réunissent et qui unissent les gens, les individus, les êtres, les uns aux autres. Alors tout se passe comme si, devant l’impossibilité, générale, de se replier sur les critères classiques d’observation et d’analyse des évolutions de nos sociétés, aux motifs qu’ils ne sont plus opératoires, tout se passe comme si, il fallait tenter d’imaginer d’autres manières de regarder les mutations, et d’envisager le devenir de l’espèce.

Tout se passe comme si de nouveaux continents, étaient en voie d’apparition. On connaît les continents de l’adolescence, normalisée d’un bout à l’autre de la planète par les marques. On connaît le continent des classes moyennes, où qu’on soit sur la planète, également tétanisées, par la peur du lendemain. On voit s’amplifier de jour en jour, le continent de l’exclusion, de la précarité, et de la pauvreté. Bref, la caractéristique générale de ces nouveaux continents, tous également à la dérive, c’est d’être traversés par un continent qui les soude les unit les réunit, et en même temps les désintègre parce qu’il est transnational, parce qu’il est transculturel, et qu’il est celui des médias. Parce qu’évidemment les communautés sont confrontées à toute une série de soubresauts allant de la violence institutionnelle, puisque les institutions produisent autant que tout le reste des formes de violences tout à fait inacceptables. Et ces violences institutionnelles se manifestent bien évidemment d’abord dans le langage, comme si une guerre occulte était menée contre la langue, c’est-à-dire contre la pensée. Évidemment, les mouvements mafieux ont une culture, intuitive, de toutes ces dislocations en cours, et ont un génie naturel pour jouer avec les béances, les fissures, les effondrements et en tirer le maximum de profits, avec un cynisme d’une efficacité sidérante.

MAFIA - MODULE 12

Je voudrais revenir un moment, sur cette question du merveilleux, dont j’ai parlé... dont j’ai parlé un peu avant. Je me souviens d’une opération menée en Afrique, au Mali, dans une région habitée, conjointement, par deux ethnies : les peuls et les dogons. De façon anecdotique, je dirai que cette opération fut un fiasco total et que je ne m’attarderai pas, donc, sur les... ni les objectifs, ni les enjeux, ni les conditions de réalisation de ce fiasco.

Mais... il s’est trouvé, pendant ce séjour, que les circonstances m’aient amené à séjourner, pratiquement pendant une semaine, dans une zone semi-désertique, à la limite des territoires Peul et Dogon. Et la chance, si l’on peut dire, a voulu, que j’aie la possibilité, le loisir, l’opportunité, de rester seul, plusieurs jours et plusieurs nuits, dans cette zone — de rester seul et d’y marcher, longtemps, marcher de jour, de nuit. Jamais je n’avais perçu, comme là, l’extraordinaire densité, des paysages, et leur propension tout à fait inouïe à provoquer des apparitions, des hallucinations. Comme si à cet endroit du monde, le merveilleux n’était plus du tout une question ni théorique, ni poétique, ni une spéculation. Là, à cet endroit là, le merveilleux était évidemment la chose la plus naturelle, et la moins surnaturelle qu’on puisse imaginer : qu’à chaque branche d’arbre, bosquet, petite dune, qu’à chaque apparition de petit rongeur et de mammifère du désert, qu’à chaque personne entrevue au loin, pasteur ou chasseur, quelque chose comme un bouleversement de l’âme se produise... qui nous laisse, paradoxalement à la fois pantois et survivant. Survivant au sens de plus que vivant, beaucoup plus que vivant, beaucoup plus que passant, beaucoup plus que témoin, survivant comme... en capacité à ce moment là, à cet instant là, d’engager la conversation avec les Dieux.

MAFIA - MODULE 13

Je l’ai sans doute déjà dit ailleurs, nos opérations nous entraînaient souvent du côté de l’Amérique Latine. J’ai eu à intervenir dans différents pays... Il me revient d’être intervenu, à trois reprises, dans le contexte très particulier de la grande favela de Rio de Janeiro. Trois interventions, trois commanditaires, trois meurtres, un seul lieu. La première opération fut menée pour le compte d’une organisation suisse, masquée sous l’apparence d’une ONG, intervenant dans les domaines de santé, et les campagnes de formation à la protection... au virus du SIDA. La deuxième fois, toujours dans la même favela, le commanditaire représentait les intérêts, de groupes financiers importants liés à l’édition musicale, des chanteurs et des musiciens brésiliens. Et la troisième fois, j’ai dû intervenir dans le cadre d’un règlement de compte, assez violent, supposé solder une affaire de blanchiment d’argent, organisée dans le domaine du marché des œuvres d’arts... Les trois opérations menées dans le même endroit, m’ont donné trois points de vue complètement différents sur le même territoire.

La première fois, du point de vue du social, je fus confronté au discours standardisé sur la misère, la pauvreté, et la précarité. La deuxième fois, je fus confronté à la vision que les riches, des riches brésiliens, ont sur leur société, et sur la facilité avec laquelle, par la magie des illustrés culturels, certains se retrouvent propulsées directement de la fosse à purin au sommet de l’Olympe. La troisième fois, il me fut donné d’assister de près à la manière dont l’activité artistique, notamment dans les milieux de l’art contemporain, n’est qu’un cache sexe misérable permettant l’organisation de trafic, extrêmement fructueux, pour le blanchiment de l’argent de la drogue.

Le point commun à ces trois histoires c’est qu’elles se déroulent sur un territoire, et que ce territoire est une vallée arrondie, surplombant la baie de Rio, que les hommes, les femmes, les enfants, qui vivent là, qu’ils soient très riches ou très pauvres, qu’ils soient très corrompus où très humbles, qu’ils soient très au fait de l’état de la planète ou simplement intéressés par les douze centimètres carrés de leur aire de jeu... tous ont en commun d’avoir un point de vue unique sur la baie de Rio. Tous regardent du même endroit, de la même hauteur. Tous ont dans les yeux la même possibilité d’élargir le monde par leurs regards...

MAFIA - MODULE 14

Vous vous demandez peut-être... sans doute, comment des organisations mafieuses peuvent exister, sans poser apparemment plus de problèmes, dans l’organisation générale de la vie en société. Et vous vous demandez aussi, sans doute, pourquoi ces organisations mafieuses sont à ce point différentes des récits, et notamment que le cinéma américain, en ont donné. (Silence)... Cette différence tient au fait que l’organisation générale du monde, a considérablement... changé. Et les pratiques mafieuses ont évolué au même rythme, quelques fois même... plus rapidement que le rythme de l’évolution du monde, notamment de l’évolution du monde du point de vue des cultures de l’argent, et des rapports des différentes sociétés à l’argent. Alors même que... les médias, par exemple, continuent à relayer, avec une infinie complaisance, la fiction démocratique, alors même que... les personnels politiques, les appareils politiques et les organisations transnationales, dont c’est la vocation, continuent à... simuler, quelque chose qui aurait à voir avec l’exigence démocratique ou l’éthique, politique, en matière de démocratie... alors même que ces simulacres se sont généralisés partout, ce qui est clair aujourd’hui, quand même, à peu près pour tous les observateurs un petit peu lucides, c’est bien que l’organisation du monde aujourd’hui est aux mains de féodalités : féodalités familiales, féodalités industrielles, féodalités financières, féodalités militaires, féodalités confessionnelles... et que... au fond, et c’est encore plus vrai aujourd’hui que ça l’était à mon époque... ces féodalités se comportent comme des féodalités — c’est-à-dire vivre au rythme d’une série de guerres féodales, de guérillas institutionnelles, qui ont souvent l’air d’avoir des apparences de conflits idéologiques, et/ou de conflits religieux, alors qu’il ne s’agit en fait que de guerillas familiales, féodales... archaïques, éternelles.

Le cirque guerrier est nécessaire au spectacle médiatique, il est nécessaire, il est nécessaire à la production des récits journalistiques et télévisuels, il est nécessaire à la promotion... de ceux et celles qui bâtissent des carrières politiques et médiatiques sur ce terreau là. Mais... au fond la vérité c’est que... l’essentiel des enjeux, se concentre autour de ces affaires féodales et domestiques, même si "féodal et domestique" peut engager la vie d’un pays, la vie d’un continent et peut-être même à terme, la survie de nos civilisations. Et c’est bien entendu ces féodalités, ces familles, mosaïques d’intérêts personnels et privés, qui sont l’essentiel des commanditaires des réseaux mafieux.

Et les réseaux mafieux sont parfaitement équipés pour ça. La culture principale des réseaux mafieux, c’est la culture du réseau. Ils sont présents sur les réseaux électroniques... depuis toujours. Les réseaux mafieux ont pris pied dans les réseaux électroniques, au même temps que les militaires. L’aube d’Internet, c’est à la fois une aube militaire, policière et mafieuse. L’organisation mafieuse implique un nombre de... pré requis, si j’ose dire, qui sont la viabilité des informations — l’obtention des informations, leur viabilité, la capacité de les vérifier très rapidement — la capacité de les diffuser très rapidement et de les partager avec un certain nombre d’interlocuteurs ciblés. La capacité de mettre en vitrine en avant, si j’ose dire en pare-feu, si on peut dire, les simulacres, des gesticulations événementielles, spectaculaires, destinés à cacher l’essentiel, qui vont permettre de détourner l’attention, pendant que les vrais événements mafieux, eux, vont pouvoir se dérouler avec toute l’opacité, la clandestinité, l’efficacité, etc... Donc ce marché là, si l’on peut dire, qui constitue l’essentiel de l’ordinaire mafieux et qui implique qu’au fond ces organisations étanches, opaques, bien qu’ayant des ramifications dans tous les réseaux confessionnels, tous les réseaux financiers, tous les réseaux de pouvoirs, tous les réseaux politiques, ne sont pas à la veille de perdre leurs clientèles au contraire. Et d’ailleurs, l’organisation du monde telle qu’elle va aujourd’hui ne peut que leur être profitable.

Évidemment l’évolution de ces économies mafieuses ne vont pas sans problèmes, du fait de l’arrivée ces dernières décennies, de nouvelles organisations qu’ils s’agisse des mafias... russes, coréennes, chinoises, islamiques qui renvoient les mafias italiennes de l’époque à une sorte de "folklorisme" extraordinairement sympathique. Aujourd’hui, les choses sont organisées complètement différemment et évidemment les enjeux sont tout autres. Les rapports au code, à la morale, à la famille, ont volé en éclats et aujourd’hui les principes de professionnalisme, de brutalité, de rapidité d’exécution, ont totalement changé.

MAFIA - MODULE 15

J’en reviens maintenant à ma conversation avec la morte de la campagne toscane... Un jour, j’ai lu l’anecdote suivante — je crois que l’histoire se déroulait quelque part dans sud de la France, sans doute du côté des calanques marseillaises — un homme, un chauffeur de taxi, en ballade au bord des calanques, arrête sa voiture, sort de sa voiture pour faire quelques pas, et aperçoit en contrebas une forme humaine, en équilibre précaire au bord de la falaise. Il en déduit immédiatement que la forme, qui s’avère être une femme, va se jeter dans le vide. Il s’approche, lentement... Il est à une distance trop grande pour pouvoir l’attraper, et suffisamment proche pour pouvoir lui parler. Il engage alors la conversation avec elle, s’approche petit à petit, finalement il se trouve à portée de main, à portée de corps, à portée de voix, et il entreprend une conversation... Il va lui parler pendant 5 heures, personne ne saura jamais ce qu’il lui a dit. Toujours est-il que 5 heures plus tard, quand il se retourne pour regagner la route, la femme le suit. Ni elle, ni lui ne feront des confidences sur ce qu’il a pu dire, ce qu’elle put entendre, et ce qui a pu faire pour qu’elle revienne, sur le bord de la route.

Cette anecdote... rapportée par la presse locale à l’époque, m’avait profondément ému parce que le fait qu’une conversation s’engage, dont on ignore tout, le fait qu’un destin bascule, parce qu’une conversation a lieu, le fait que... le saut dans le vide ait reculé dans le temps et dans l’espace, par le simple fait, de la voix sortant d’une bouche, traversant l’espace, et traversant un coeur, le fait de la parole, à ce moment là, c’est quelque chose, bien plus qu’un trésor, quelque chose qui est bien plus qu’une preuve, quelque chose qui est bien plus qu’une prière — mais quelque chose qui relève du mystère. Du mystère au sens où l’on peut parler de mystère quand on parle des grottes de Lascaux, où l’on peut parler de mystère quand un vivant s’adresse à un mort.

J’ai parlé à la morte pendant des heures, et je ne dirai pas évidemment, ici, de quoi j’ai parlé. De toute façon, même si je le souhaitais j’en serais incapable, n’étant plus très sûr de moi aujourd’hui, quant à ce qui s’est passé effectivement ce jour là, et quant aux images, et aux paroles, qui sont sortis de ma bouche. Même si, par commodité sans doute, j’affecte de penser qu’elle a tout entendu et tout transporté avec elle, je sais qu’il s’est joué ce jour là quelque chose entre elle et moi, entre moi et le monde, quelque chose de décisif, dont les tenants et les aboutissants m’échappent complètement. Alors même qu’elle était confrontée au concret de la mort, moi je me trouvais confronté à l’abstraction de la clandestinité. Je savais, à partir du moment où j’avais dérogé à la règle principale — ne jamais s’approcher du cadavre, ne jamais rentrer en contact avec le mort — je savais qu’à partir de ce moment là, j’allais vivre, une triple clandestinité. J’allais devoir m’évanouir aux yeux mêmes de mon organisation ; j’allais devoir m’évanouir aux yeux mêmes du monde, et j’allais m’évanouir à moi-même.

Tout s’est donc passé à ce moment là, comme si, par cette femme, j’accédais à quelque chose d’autre. Comme si par ce sacrifice, j’accédais à une nouvelle forme de naissance ; mais à une forme de naissance vaine, puisqu’elle me projetait dans un vide sidéral, celui de la clandestinité. Un vide sans objet, un vide... sans perspective, un vide sans résonance, un vide sans écho. D’une certaine manière, je peux dire maintenant que... je venais de renaître en la tuant, mais que cette renaissance me conduisait vers un néant "épiphanique". Et je peux dire également, que.. elle mourut sans façon, et que cette mort ouvrait un espace "épiphanique" lui aussi, mais totalement sans objet.

MAFIA - MODULE 16

J’ai cru plusieurs fois apercevoir la femme. Il faut dire que les brunes à la peau laiteuse, et aux lèvres outrageusement remontées au rouge carmin sont assez rares, et facilement identifiables. Elles sont comme des banquises ensanglantées, dans la tiédeur urbaine. Celles que j’ai eu parfois l’occasion d’approcher, semblent nées pour convoquer la détestation et le cauchemar. De tels êtres sont des fléaux nécessaires, comme sans doute ces femmes aux oreilles sans lobes, qui ont le don de provoquer chez moi un sentiment de panique. Ma victime, elle, avait des lobes généreux et j’en fus soulagé.

Je n’aurais pas aimé abattre une personne sans intérêt.

MAFIA - MODULE 18

Je suis clandestin, dans un monde qui poursuit et accélère sa dérive. Il m’arrive parfois de penser que c’est le monde, qui est devenu clandestin, et que je suis le seul à être dans le monde réel. Je ne suis même plus sûr de savoir encore entendre les bruits du monde, l’écho du monde, la palpitation du monde. C’est un curieux paradoxe que... d’accéder au néant au moment de sa renaissance, comme si l’aveuglement dans lequel j’étais, et dans lequel j’ai vécu si longtemps, de la fin de l’adolescence jusqu’à à la moitié de la maturité, comme si cet aveuglement, car c’était de l’aveuglement, faisait encore partie de la vrai vie. Alors même qu’aujourd’hui j’ai l’impression d’être dans la vraie vie, je ne suis pourtant confronté qu’aux parois du néant. Il faut dire que je vis dans un monde étrange, un monde dans lequel la brutalité de la nature, et des éléments, semble démultiplié. Un monde dans lequel la trivialité des êtres semble sans limite. Un monde dans lequel la désinvolture des moyens d’informations semble inépuisable. Un monde dans lequel... commerce équitable, développement durable, sont devenus les leitmotivs des citoyens congelés dans la peur, dans la peur de l’avenir. Un monde donc, dont tout laisse à penser qu’il soit recouvert, submergé par un flot ininterrompu de pulsions en désordre. Un monde dans lequel... les voix pourraient être encore entendues, implique d’abord soit un immense fracas, soit un très long silence. Chez les anciens grecs, avant de commencer le spectacle, on commençait par un immense capharnaüm, une rumeur sonore destinée à nettoyer l’esprit et rendre cet esprit accessible à ce qui allait suivre. Aujourd’hui si l’on nettoie l’esprit, c’est pour mieux le préparer à la publicité, à la consommation et uniquement à cela. Je vis dans un monde où je vois des gens cherchant à mettre en place des stratégies individuelles pour se sortir du merdier. Je vois des gens quitter l’âpreté la dureté du travail social ou de l’engagement, au sein de la société et se reconvertir au sein d’organisations humanitaires, ou encore mieux dans le toilettage pour chiens. Je vois des hommes ne sachant plus retrouver un axe entre leurs différentes identités, de chefs d’entreprises, de maris, de pères, d’amants et étant confrontés au regard de leurs enfants qui leur posent des questions auxquelles ils ne savent pas répondre. Qu’as tu fait de toi ? Qu’as tu fait de moi ? Qu’as tu fait du monde ?

Je suis clandestin dans un monde qui poursuite et qui accélère sa dérive...

... Et soudain une illumination me traversa l’esprit, non pas que j’étais mort déjà depuis longtemps, que j’étais mort depuis toujours, mais que j’étais non né depuis toujours, que j’étais l’enfant non né de cette femme morte que je venais de tuer.