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Erosion, lenteurs, accidents invisibles, élégantes catastrophes, enfance... Il nous faut résister au défibrillateur quotidien, toiser l’apocalyptique et saisir l’instant même de la beauté.

Performeurs : Mathieu Sanchez / Sandrine Bonnet / Pierre Bongiovanni / Gaël Guyon
Photos : Maria Victoria Simon
Lumières : Idyr Acef

Coproduction : Compagnie Le Chiendent / l’Antre-loup / Maison Laurentine / Théâtre de l’Etoile du Nord.

  • 3, 4, 5 juin, 20h30, Paris, Théatre de l’Etoile du Nord
  • 22 juillet, 23h, Saint-Nazaire le Désert
  • 24 septembre, 21h, Aubepierre-sur-Aube, Salle des Fêtes
  • 1er octobre, 21h, Gourvilliers, Antreloup

PHOTO DU SPECTACLE À L’ETOILE DU NORD À PARIS

Photographies de I-Wei Li
Sidebyside Studio Berlin

TEXTES DU SPECTACLE

Texte de LAMENTATION

Des gens sont ici, on se demande pourquoi. Sans doute parce que quelque chose devrait se passer ici. Des gens il y en a partout, dans les aéroports, dans le métro, dans les stades, dans les prisons, dans les forêts, dans les déserts, dans les camps de rétention, dans les commissariats, dans les vernissages contemporains, au Pôle emploi, chez Ikea, alors pourquoi pas aussi dans les théâtres. Pourquoi pas ce soir. Pourquoi pas ce soir dans ce théâtre.

Nous sommes des ruminants. Nous cheminons au bord d’un précipice. Nous n’avons aucune idée de qui nous attend de l’autre côté.

Nos préoccupations, nos vertiges et nos sentiments sont bien connus. Nous ne sommes ni coupables ni innocents, seulement des fugitifs, des naufragés du ciel, de la terre, de nous-mêmes.

Certains d’entre nous souhaitent le retour d’un amour difficile, la lueur de certitudes nouvelles, même brèves, même honteuses, même timidement lamentables. D’autres veulent des bonheurs plus chauds, des odeurs plus sourdes, des éclats plus vifs. D’autres veulent déplacer des montagnes. Chacun sa punition. Moi je voudrais seulement que les gens me parlent avec des mots sans histoire, sans mémoire, sans séduction, sans intention.

Notre inculture est immense, notre mémoire est fragile et nos corps fatigués. Quand nous serons parvenu au bout de notre quête, il ne restera plus rien de nous de présentable.

Nous sommes trop occupés par nos propres problèmes, trop enclins à l’inventaire de nos faiblesses, trop infirmes de nous mêmes, trop rebelles à la nature, pour percevoir encore les bruissements du monde en mouvement. Nous ne sommes ni vivants, ni savants, ni entiers.

Nous avons une capacité inouïe à la surdité. Il nous arrive de laisser glisser à l’extérieur de nous des paroles, des regards, des appels, simplement par refus obstiné d’admettre des signes de reconnaissance communs avec les autres. Il y a des gestes particulièrement étranges : ceux qui semblent être des invitations à l’amour et qui ne sont que des réminiscences d’émotions anciennes, des réflexes en somme. Nous sommes des terriens. Malgré nos souvenirs. Nous sommes des terriens et pourtant de plus en plus nombreux alignés sur la crête, à regarder éperdument la mer. La mer comme un désert, ou comme un précipice. Allez-nous enfin tenter la traversée ? Nous connaissons la règle : s’embarquer c’est marquer la distance, c’est aussi l’ultime tentative pour piéger la nostalgie. Traverser. Le risque est infime. A chacun d’en juger.

Nous sommes des terriens, nous sommes les premiers et nous n’y pouvons rien : il faudra nous y faire ! Il n’y a plus de hasard, ni hier ni tout à l’heure et l’écume des mots sera votre seule et derrière bouée. Nous sommes des prédateurs. Prêts à tout pour satisfaire notre soif de souffrance et de mélancolie. Nous sommes trop cruels envers vous-même pour accepter la générosité des mutants que l’histoire place sur nos chemins.

Nous sommes des sur/vivants. Je suis un survivant. Et vous êtes vous aussi des survivants.

Des sur/vivants des maladies, des épidémies, des grands fléaux qui déciment régulièrement notre planète. Nous sommes des survivants de la honte. La honte de tout ce que nous avons entrepris sans y croire ou laisser faire alors que nous n’étions pas d’accord. Nous avons résisté à cela. Nous avons résisté aux médias nous annonçant des famines ailleurs, des catastrophes à côté de chez-nous, des apocalypses pour demain. Nous sommes des survivants de l’amour, nous avons aimé par excès, nous avons aimé par défaut, nous nous sommes laissé mal aimer. Nous nous sommes laissés trop aimer. Nous avons résisté à cela aussi. Nous sommes des survivants du marché, de l’éducation, de la culture, des arts.

Nous avons survécus au courant A, au courant B, au courant C, aux motions de synthèse, aux résolutions définitives, nous avons survécus aux comités d’experts, à la désinvolture crasse des bureaucrates, aux inspecteurs de la création artistique, nous avons survécus à tous ceux qui se prenant pour des banquiers nous regardent comme des mendiants, nous avons survécus à la richesse, à la pauvreté, au dénuement, aux tourments, à l’indigence des critères d’évaluation, nous avons survécus aux baises minimales, aux chambres d’hôtel, aux présomptions de culpabilité, nous avons survécu à la peur, à la peur de la peur, à la peur de notre ombre, à la peur des cadavres congelés qui partout n’en finissent jamais de dégoiser sur tout et sur rien, Et nous surtout surtout surtout nous avons survécu à nous-mêmes.

Nous aurions dû mourir 1000 fois, de dix mille morts. Et pourtant nous sommes encore là. Entiers et disponibles. Maintenant nous avons du temps. Du bonus. Et nous sommes confrontés à une question, immense, énorme, démesurée : qu’allons-nous faire de ce temps, de ce bonus, de ce privilège ? Comment allons-nous vivre, créer, entreprendre, transmettre ? De quelles œuvres allons-nous accoucher ? Quelles conversations allons-nous partager ? Avec qui ? A quelles fins ? Quelles travaux et quelles œuvres allons-nous accomplir dont nous puissions être fiers devant nos aînés, devant nos frères, et les enfants de nos enfants ?

De toutes manières rien de tout ce qui advient et adviendra n’a la moindre importance. Ne resterons au mieux que de vagues remous au fond des mémoires figées de quelques marquis préposés aux affaires courantes des idées et de la culture. Et quelques sourires discrets chez des anges discrets.

Nous sommes ici depuis trop longtemps. Notre présence est convenue. Nos absences entendues. Nos paroles atténuées par la morne litanie du bons sens. Nous sommes ici depuis trop longtemps. Nous sommes d’ailleurs trop longtemps partout ou nous passons. Dans les lieux comme dans les cœurs. Cette capacité à s’attarder ainsi est souvent interprétée comme de l’acharnement intéressé alors qu’elle n’est que de l’indifférence au progrès. Pour que la durée prenne un sens, finalement, il faudrait que chacun s’installe dans l’abandon conscient à la banalité des jours, n’attendant plus rien que de rares et juteuses fulgurances.

Comme personne se s’en préoccupe le bal peut se perpétuer, avec seulement chaque année quelques musiciens en moins. Il faut maintenant que cela meure, si possible sans bruit, pour que quelque chose puisse renaître, ailleurs mais sans bruit également.

Il régne ici un inépuisable gisement d’ennui propice aux moins organisés d’entre nous et qui faute de mieux retournent à pleine mains des terres incertaines où croissent malgré tout des ribambelles de mots d’esprit sans destinataires.

Nous incarnons des valeurs périmées. Depuis trop longtemps. L’obscolescence s’est posée sur nos cœurs restés étrangement purs. Et nous nous haïssons laborieusement nous-mêmes d’être déjà si immensément vieux. Notre pureté est intacte pourtant, cruelle, inutile. Ce secret, nous le portons en nous comme l’émigrant porte , au fond de ses pôches, la terre de chez lui,

Aucune insurrection ne sanctifiera jamais la supercherie. Ni les crimes. Ni les cris.

Des phrases comme celle-ci il m’en vient au kilomètre sans que je sois capable de comprendre d’ou elles surgissent, ni à qui elles sont destinées. Pas des phrases d’ailleurs, mais des hoquets, des nausées comme celles que j’ai ressenti souvent ici, comme ailleurs, quand l’imbécillité souveraine du monde s’abat en travers de ce qui nous reste de capacité à renaître.

A renaître A renaître A renaître A renaître A renaître

Texte de DÉCLARATION

L’endurance des brise-glaces est une illusion comme un voilier sans mat sur une mer sans eau c’est peu dire que l’univers aux griffes acérées expédie en tous sens des immigrés en transe mots perdus sous la ligne de flottaison d’un navire à quai et puis un jour malgré le froid la banquise qui brûle en même temps que rigolent des marquis aux dents sciées et puis aussi des grooms avanceront entourés de chiens sentimentaux hallucinés par des vents abominables mais quand la lumière deviendra obscurité et que l’alerte sera maximale l’actualité qui consume les mots désertera les pôles car l’absence d’entreprises fatales tue même l’Astrolabe doute T’oublier vraiment sans rien perdre de toi car même au fond du désert la question de l’amour reste entière tu es là en partage en amour en regard en souffle et je t’aime sans cesse de l’amour qu’ont les cendres pour le feu Regard pétrifié membres tétanisés mémoire froide pensée gelée spécialiste des scènes perdues aux caresses ondoyantes l’habitant supposé d’une ville fictive abjure quelques leurres et perd le nord honteux de la raison quel sera le leg ? les malentendus comme les rapaces sont utiles nous sommes des malentendus prévisibles éternellement prévisibles Hors champs, hors jeu, hors contexte rien n’adviendra jamais présence nulle et non-avenue rien appris capitulards sans condition d’une guerre non déclarée Les mécanismes du renoncement fonctionnent à plein régime condamnés à l’audition éternelle des mots déjà connus braillements pires que la pire des pires loi du silence plus de témoins à décharge plus de témoins en souffrance L’oeil rongé par l’absence de l’autre l’horreur sacrée l’effacement des juges les souillures démentes et l’absence de faute qui est encore absence T’oublier vraiment sans rien perdre de toi car même au fond du désert la question de l’amour reste entière tu es là en partage en amour en regard en souffle et je t’aime sans cesse de l’amour qu’ont les cendres pour le feu S’engrosser du vide adossé au néant la vue au vent, dans l’écart criminel quand ailleurs tous les regards convergent Les rythmes enchevêtrés ne protègent plus rien de l’ensauvagement et de la controverse le préposé aux cyclones au désordre ajoute du désordre Lentement pour lui rien n’est jamais perdu Au milieu du monde pour toujours doucement extrême et limite de la course et de l’encerclement du rivage du désastre de l’oubli en transit dans le milieu du monde Le rustre querelle encore le ciel quand tombe la disgrâce du jeune roi naïf Les laquais mondains jouent à la marelle et se lamentent Les heures furtives et lentes ne mettront point de terme aux semences trahies, aux sentences fatales Les marches forcées du siècle témoignent le ciel est long, la terre est large, le bail expire, les propriétaires ronflent aspérités nostalgies et princes déserteurs confortés dans leur peine jouissent à présent de la mélancolie L’haleine des troupeaux perce la muraille L’Humain est en spirale T’oublier vraiment sans rien perdre de toi car même au fond du désert la question de l’amour reste entière tu es là en partage en amour en regard en souffle et je t’aime sans cesse de l’amour qu’ont les cendres pour le feu La symétrie chancelle les rives du mensonge libéral et les générosités trop promptes annoncent les lynchages consensuels Les débarqués, les évincés, les propagandistes défaits sanglotent méchamment sur le déficit des idées assassines Ici l’on ouvre, ici l’on ferme avec une égale fringale l’égarement des uns baise la naïveté des autres la ficelle pendue entre les jambes mortes du siècle dégarni, du socle sans objet la verrue rougeoyante les crissements terrorisés des clercs agglutinés aux branches creuses et veuves de leur ombre la langue âpre des faiseurs de tombeaux quand ceux qui protègent menacent et quand ceux qui menacent désertent la phrase est un champ de ruines Le récit avance masqué L’anecdote fait rage Trions dans les poubelles sur la phrase empalée les mots rampent les candidats ne manquent pas les maîtres, les élèves au tableau noir de l’abjection implosent la craie blanche au moment du tracé La poussière répandue et suffocante atteste gravement il faudrait un stylet de diamant lacérant la paroi granitique il faudrait que la main brisée par la pression hurle le mot écrit comme hurle l’enfant s’arrachant des entrailles Il existe un endroit quelque part dans un livre où tout est en suspens : les lettres entassées sont camps de réfugiés Libérez, d’un seul coup tous les rêves enfouis des morts des origines : on verra bien alors si le ciel reste stable Pas d’émissaire exultant, pas de balise vengeresse pas d’offrande expiatoire, mais une incommensurable impression de déjà-vu un chaos d’identité une geste en lambeaux puis parfois une majuscule la meute est muette devant la multitude au moment de l’attaque le silence fait bloc éloigne le vide et dresse une muraille la multitude ondule sentant l’assaut venir elle a déjà perdu la meute trace son chemin parmi les vaincus la multitude délivrée d’elle-même ruisselle et va se perdre aux confins amoindris la meute est déjà loin le sol est seul sensiblement désolé les rampants avancent en baillant en rotant en pétant l’oeil morve formellement mandatées ensemble ils dégoisent jusqu’à l’heure du bridge sur les guichets fermés de l’avenir des autres leurs yeux sont des talus qui ne protègent rien ils ne sont ni hostiles ni habiles ni amers ils baffrent l’os de mots sucés depuis longtemps jusqu’aux doigts par d’antiques et veules serviteurs depuis longtemps au fond du gouffre entretassés les uns dans l’absence des autres sur les chemins de ronde les histoires restent à inventer vouloir les exténuements la succession des mots des expériences des éblouissements c’est souffler entre les pages comme on souffle les braises pour que la chaleur qui plus elle rayonne et plus elle témoigne après l’ensablement quel calme il y aura la haine crispera les volcans J’irai probablement vers d’inutiles campagnes chercher l’effondrement des causes je voilerai le miroir qui donne le repos au clerc foudroyé par une ultime ruse le hors jeu s’annonce général qu’ explose l’acquiescement des rustres et crèvent les parades fadasses aux marges des stades vides que les traîtres restent traîtres comme le sable des jardins d’enfants avortés il faudra signer des reconnaissances de dettes pour des destinataires absents vite déçus et vite rassurés trop souvent en retard battre et rebattre les cartes sans jouer quand tout cela a-t-il commencé ? Il faudra perdre des mots derrière soi et sentir à nouveau la familiarité de lieux inconnus inaugurant de plus précieux préceptes au delà du désert Les mots n’ont plus l’initiative au défaut de la phrase une absence de preuve arrache le bandeau de l’homme qu’on fusille au moment de la salve des mots sans territoire une ponctuation crépusculaire une syntaxe sans écho l’écart maximal des parois du néant chercher l’extérieur du texte où résonne le mot provoquer le silence du mot dans la phrase contraindre l’effroi encore un instant puis désintégrer On a beau ralentir l’insurrection le fantassin lourdement armé n’en demeure pas moins un cadavre dans un lit de misère un temps, même les ombres entretenaient le feu puis vint l’infini servage des chapiteaux mal plantés des maraudeurs hésitants la plage est molle et le sable incertain l’ordre d’évacuation sera bientôt donné aux petites tribus en congés d’escarmouches embarras des statues je regarde hébété les doigts en embuscade le corps ourlé l’incestueux désir de bien faire initie la disgrâce l’obscurité se compacte l’intifada chiale T’oublier vraiment sans rien perdre de toi T’oublier vraiment sans rien perdre de toi car même au fond du désert la question de l’amour reste entière tu es là en partage en amour en regard en souffle en pas en âme en tout et je t’aime depuis toujours depuis le premier jour sans cesse de l’amour qu’ont les cendres pour le feu de l’amour du ciel pour l’oiseau étourdi du vent pour les cimes de la plaie pour le couteau de la bouche pour le doigt du sable pour la dune de la plage pour le rivage du visage pour les larmes de joie pour les larmes de toi pour les armes de soie pour la joie pour la joie pour la joie pour la joie pour la joie profonde entière discrète pour toujours dans le silence du désert dans le mouvement des mondes du silence de joie amour de joie désert de joie désert de soie jusquà la fin de la fin sans trêve sans rêve sans paix sans pain sans soi me donner me perdre me trouver me hurler de joie en silence me hurler de toi me toi en moi et roi enfin pour toi comme disent les enfants et puis tu sais aussi depuis le temps j’ai rempli me poches du sable blanc des déserts de la-bas et parfois je me lève pour reprendre la route qui me conduit vers toi la la la la la la la la lalala lalalala

PHOTOGRAPHIES DE MARIA VICTORIA SIMON PRÉSENTÉES AUX SPECTATEURS AU DÉBUT DE LA PERFORMANCE

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